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« Des chiens qui donnent beaucoup d’amour »

Depuis septembre dernier, Ilonka, Patricia et les bénévoles d’Happy Together viennent en aide aux chiens de Roumanie en leur trouvant de nouveaux foyers en Belgique. Rencontre avec deux héroïnes qui abattent un boulot formidable.

C’est chez Tutti Frutti, tea-room bien connu à Ans, que je rencontre Patricia Dessart et Ilonka Wesphal. Devant un ristretto et deux cappuccinos, ces deux héroïnes – non le mot n’est pas trop fort – particulièrement sensibles à la cause animale se montrent aussi chaleureuses que volubiles. Rapidement, Ilanka m’explique la situation exécrable et profondément choquante que vivent les canidés en Roumanie. « Dans les années ’80, lorsque Ceaucescu a conduit la Roumanie vers l’industrialisation, de nombreux occupants de ferme ont quitté la campagne pour venir s’installer en ville, abandonnant derrière eux leurs animaux de compagnie. Les chiens se sont retrouvés à l’état semi-sauvage et ont commencé à se multiplier de façon incontrôlée au point de devenir un véritable fléau puisque selon les derniers chiffres, ils seraient entre 500 000 et 3 000 000 à errer désormais sur le territoire », contextualise la Présidente de Happy Together. « Après un incident avec un enfant en 2014, la politique publique s’est axée sur la capture des chiens errants – c’est-à-dire tous les chiens qui se trouvent dans l’espace public – par des employés communaux ou des firmes privées et sont ensuite parqués dans des conditions déplorables – peu nourris, entassés les uns sur les autres – dans d’immenses fourrières. Les maitres ont quatorze jours pour réclamer leur compagnon à quatre pattes, après quoi ceux-ci sont euthanasiés de façon particulièrement barbare, parfois à la hache ou à la pioche. »

Un récit qui fait froid dans le dos et qui, je le reconnais aisément, m’émeut considérablement. « Il faut savoir qu’en Roumanie, les chiens n’ont aucune valeur aux yeux de leurs propriétaires et d’une large partie de la population », ajoute Patricia. « Ceux qui ont des maîtres sont vus uniquement comme leur propriété par ceux-ci, utilisés pour fournir un travail, comme surveiller les poules, attachés constamment à une chaîne, maltraités et sous-nourris. »

Une problématique qui interpelle. « L’Europe et diverses associations injectent de l’argent pour construire de vastes chenils – notamment le plus grand refuge du monde – mais la seule solution passe par la stérilisation », continue Ilonka. « Cependant, bien que chaque Roumain puisse en bénéficier gratuitement pour son animal, le succès des différentes campagnes est très relatif. »

Une vaste entreprise pour tenter d’améliorer la condition de ces adorables toutous

C’est en 2016 qu’Ilonka fut confrontée à cette terrible situation. Après avoir œuvré pour une association française, elle décide de lancer Happy Together en septembre 2021 avec Patricia Dessart et d’autres bénévoles. « Nous nous sommes rencontrées alors que j’étais simple adoptante », me précise Patricia. « Quand je suis arrivée à saturation dans ma capacité à accueillir ces petites boules de poils traumatisées par leurs années horribles en Roumanie, je me suis dit que le seul moyen d’aider était de parvenir à trouver des foyers à ces chiens. » L’association est ainsi lancée et a déjà permis à plus d’une centaine de toutous de trouver une nouvelle famille.

Les deux acolytes sont en contact permanent avec des « sauveuses » sur place. « Ce sont toujours des femmes qui sacrifient leur existence pour le bien-être animal et ont du mal à concevoir la philosophie de leurs compatriotes envers la race canine », souligne Ilonka. Ces femmes exceptionnelles recueillent les chiens errants, blessés, diminués, abandonnés dans leurs refuges. Elles les soignent, les renourrissent, les lavent et tentent de restaurer leur foi dans le genre humain. Elles fournissent ensuite à Patricia et Ilonka des photos et un descriptif précis de leurs nouveaux arrivants. À charge pour nos deux Liégeoises de trouver à ces gentils cabots une famille en Belgique, grâce au bouche-à-oreille mais, surtout, à la puissance des réseaux sociaux qu’elles maîtrisent parfaitement.

Le processus d’adoption est rigoureux car l’objectif d’Happy Together est que chaque chien puisse trouver une situation confortable et pérenne. Les demandeurs potentiels doivent compléter un formulaire de demande d’adoption qui est analysé avec soin par les équipes de l’asbl. Si leur candidature est retenue, ils sont contactés par téléphone. Si cette étape-là est aussi « réussie », deux membres d’Happy Together organisent une visio-conférence ou un passage à domicile pour valider l’adoption. « Nous nous devons d’être très sévères concernant les profils. Contrairement à la SPA, si cela ne « matche » pas entre le propriétaire et son nouvel animal de compagnie, il n’y pas de retour possible car il est hors de question de renvoyer ces pauvres bêtes en Roumanie », se justifient Patricia et Ilonka. « Il faut trouver la bonne personne pour le bon chien, et inversement, et les nombreux échanges en amont nous permettent cela. » Cependant, cette formidable asbl ne se montre pas sectaire concernant l’âge, certains chiens plus âgés pouvant tout à fait être accueillis par des seniors.

Des moments émouvants et de vraies sources d’amour

Ces inextinguibles sources de bonheur sont toujours en ordre de vaccin et dotées de leur passeport vaccinal – une obligation pour traverser les frontières – avant d’être emmenées dans des camionnettes spécifiques au lieu de rendez-vous. « Les adoptants doivent être sur place pour l’arrivée, c’est impératif pour l’animal d’être immédiatement avec eux », spécifie Ilonka. « Ce sont souvent des moments particulièrement émouvants », ajoute Patricia. À la manière dont elles en parlent, je ne peux qu’imaginer ces scènes de joie lorsque ces adorables toutous découvrent pour la première fois la chaleur des bras de leurs nouveaux « parents ». Par la suite, les bénévoles d’Happy Together restent en contact avec les adoptants pour avoir des nouvelles de leurs petits protégés mais aussi délivrer certains conseils et assurer une guidance si cela s’avère nécessaire.

« Les chiens roumains sont très spécifiques », m’assure Ilonka. « Ils sont timides car ils ont eu l’habitude d’être traqués. Une fois en confiance, ce sont de véritables chiens de famille qui donnent beaucoup d’amour. » Nos deux héroïnes s’occupent aussi de trouver des familles à des chiens handicapés. Certains amputés d’une patte ou de deux, d’autres aveugles ou sourds, ce qui est monnaie courante, malheureusement, en Roumanie. « Ce sont toujours des chiens adorables et particulièrement débrouillards », sourit Patricia qui a recueilli Roby, amputé des deux pattes arrières. Cette infirmière au MontLégia me montre quelques vidéos de son protégé et force est de constater qu’elle a indubitablement raison : Roby respire la joie de vivre et semble évoluer tout à fait normalement malgré son handicap. « Pour ces chiens-là, cela nécessite une gestion différente, cela peut prendre un peu de temps de trouver le bon équilibre mais le résultat en vaut la peine », continue-t-elle.

Au fil de nos échanges, impossible de ne pas me demander ce qui pousse Patricia et Ilonka à consacrer la majeure partie de leur temps à cette inépuisable entreprise. « Quand nous sauvons un chien, dix autres arrivent. Cela peut être frustrant car nous voudrions faire plus mais il faut voir le côté positif. C’est ma raison de vivre. Si je reste les bras croisés, je participe aux mauvais traitements infligés aux chiens et cela me déchire le cœur », me confie Ilonka avec une sincérité désarmante. « Quel plaisir et quelle joie de trouver une famille d’accueil pour tous ces chiens nés au mauvais endroit. C’est magnifique de voir leur évolution, de les voir revenir vers la lumière et à la vie, de voir à nouveau cette jolie étincelle dans leur regard. » Magnifique comme l’action quotidienne de ces deux personnes formidables qui, vous l’aurez compris, m’ont totalement conquis.

Thiebaut Colot

Plus d’informations sur www.facebook.com/assohappytogether et sur www.happytogether.forumactif.com

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Pueblo : un tourbillon d’émotions

Avec Pueblo, Ascanio Celestini et David Murgia livrent à nouveau une œuvre forte, qui oscille entre le tragique et le comique et nous emmène dans un tourbillon d’émotions. Récit d’une soirée pas comme les autres.

Jeudi 17 février, malgré la pluie qui tombait sans discontinuer et battait le pavé, c’est avec enthousiasme que mon invitée et moi-même prirent le chemin du Manège Fonck pour assister à la représentation de Pueblo, l’une des pièces phares du Festival de Liège. J’avais adoré Discours à la Nation et Laïka, les deux premiers opus du duo composé d’Ascanio Celestini et de David Murgia, et espérais être une nouvelle fois conquis.

Dans un manège Fonck savamment décoré, la guinguette de l’entrée conférant aux lieux une atmosphère délicieusement surannée, la foule se pressait et les tribunes affichaient complet. Sans une minute de retard, le spectacle commençait et, je le reconnais aisément, fut à la hauteur de mes espérances. Durant pas loin de deux heures passées à la vitesse de l’éclair, l’excellent David Murgia a tenu la scène avec brio, sa présence époustouflante et son interprétation se révélant à nouveau remarquables. À travers une galerie de personnages auxquels il est difficile – impossible même tant l’humanité du texte transpire de chaque exclamation du comédien – de ne pas s’attacher, Pueblo dresse le temps d’un jour de pluie le constat d’une société qui marche à l’envers. C’est tragique, émouvant, mais drôle – ce petit tacle au tram – aussi car bon sang ! le rire peut sauver de tout.

Parfaitement accompagné en musique par Philippe Orivel, David Murgia slame parfois en italien, se perd – à peine – en digressions, improvise avec talent, gère le tempo d’un texte fort qui oscille entre le tragique et le comique, nous emportant dans un tourbillon d’émotions. En dénonçant les turpitudes de l’existence de ces « invisibles », les deux comparses ne manquent toutefois pas de relever toutes les petites joies qui font le sel de la vie et le bonheur du quotidien, comme une promesse que tout n’est pas perdu. Choqués parfois, émus souvent, hilares de temps à autres, les spectateurs sont conquis, tout comme ma charmante invitée et moi-même. Lorsque la représentation prend fin, c’est à regret que nous quittons Léonore, Saïd, Dominique et les autres, conscients que quelque chose ne tourne pas rond dans notre société mais que ceux qui la composent valent la peine qu’on se relève les manches pour tenter d’améliorer ce qui peut l’être. Et sur les quais de la Meuse, à la lumière des lampadaires d’une Cité Ardente endormie, le débat peut commencer.

Thiebaut Colot

Crédit photo : Céline Chariot