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« Tous les enfants dessinent, moi je n’ai jamais arrêté »

Avec Le grand voyage d’Alice déjà récompensé du Prix Médecins Sans Frontières, Gaspard Talmasse a réalisé une bande dessinée bouleversante. Rencontre avec un auteur et dessinateur de talent.

« Tous les enfants dessinent, il y en a juste qui ne s’arrêtent jamais », sourit immédiatement Gaspard Talmasse après avoir ôté son couvre-chef et déposé son carnet de croquis dont il ne se sépare pratiquement jamais. « Je griffonne constamment, parfois j’agrandis certains dessins. Cela m’aide à capter des atmosphères, des émotions. C’est une habitude ancrée en moi depuis très longtemps. »

Très tôt, ce Verviétois se montre doué avec ses crayons. « À l’école, socialement, celui qui dessine est perçu comme cool et j’ai vite occupé cette place », continue-t-il. Ayant grandi dans un terreau fertile – « mes parents dessinaient par plaisir et connaissaient un peu René Hoffmann que j’admirais, mes grands-parents appréciaient l’Art, j’ai un cousin qui vit à Paris et dessine », énumère-t-il – et toujours soutenu et encouragé par ses proches, Gaspard décide assez jeune de devenir auteur de bandes dessinées. « Cela sonnait comme une évidence pour moi », m’assure-t-il.

Après des secondaires en Arts plastiques à Sainte-Claire, mon sympathique interlocuteur part étudier à Saint-Luc et commence à travailler comme free-lance et à la commande comme illustrateur. C’est aussi à ce moment-là qu’il découvre le dessin animé qui « lui parle à fond ». Et une opportunité s’ouvre alors à Gaspard lorsque, grâce à un ancien prof, il est engagé par le studio Waooh ! pour travailler sur le projet de Patrice Leconte, Le Magasin des suicides. « J’étais dans l’équipe qui dessinait puis coloriait les décors. Ce fut une super expérience qui m’a vraiment professionnalisé et a lancé ma carrière », se remémore-t-il. « J’ai pu y rencontrer des pointures pendant un an. Ce fut génial. »

Une expérience qu’il renouvellera ensuite pour le dessin animé Petz et puis ensuite comme formateur pour Avril et le monde truqué. « Mais je commençais aussi à vouloir développer mes propres projets », me précise-t-il. Et c’est cette fois de l’autre côté de l’Atlantique, à Québec, que Gaspard trouve un terrain d’expression propice à son épanouissement en réalisant avec Isha Bottin son premier livre illustré pour enfants Ma Famille 3+1=7. « À Montréal pour le lancement, j’ai rencontré une autre autrice, Dominique Demers, avec qui j’ai réalisé un nouveau livre pour les plus petits : Pilou tous les soirs du monde », continue-t-il. « Je gardais cependant mes envies de BD dans un coin de ma tête. »

Le grand voyage d’Alice : un chef d’œuvre

Suite à sa rencontre avec son épouse originaire du Rwanda, Gaspard s’intéresse à l’Histoire tragique de ce pays et, surtout, à celle de sa moitié qu’il décide, après avoir mûri le projet pendant cinq ans, de transposer en planches et cases. « C’était un projet compliqué, sensible mais mon épouse a tout de suite accepté que je m’empare de son histoire », me précise-t-il. Et c’est ainsi qu’après un travail acharné naquit Le grand voyage d’Alice, publié en novembre 2001 par La Boîte à Bulles, une maison d’édition française. « Un super éditeur qui croyait vraiment au livre », se félicite cet excellent auteur.

Sélectionné pour différents prix – Prix Scam, Les Galons de la BD, Prix BD des lecteurs.com notamment – dont les verdicts ne sont pas encore connus, Le Voyage d’Alice a d’ores et déjà reçu le Prix Médecins Sans Frontières et un excellent accueil, tant auprès du public que des critiques. « Je me retrouve en bonne compagnie, c’est hyper valorisant », ajoute Gaspard avec une modestie non-feinte.

Un succès qui en appelle d’autres. « J’ai déjà reçu des propositions, notamment d’un éditeur pour un projet sur un humanitaire qui part en Afrique. Le scénario est déjà prêt et cette proposition est hyper séduisante mais je ne veux pas non plus trop m’enfermer dans un genre », m’apprend celui qui a commencé dès l’enfance par dessiner des gags mais n’envisage en revanche pas forcément d’écrire des histoires pour d’autres.

Ne se réclamant d’aucune école mais reconnaissant apprécier différentes influences, ce trentenaire mesure sa chance de pratiquer le métier qu’il aime. « Plein d’univers m’inspirent : le vécu du quotidien, les voyages, les gens dans les cafés, la ville et la nature », m’explique-t-il en coloriant son carnet. « Peut-être que par ma passion du dessin et ma profession, j’ai un degré d’observation plus prononcé, je fais davantage attention aux détails. »

Dans un milieu concurrentiel et « hyper libéral » selon Gaspard, la clé est « de ne jamais abandonner et de beaucoup bosser pour progresser ». « Il faut toujours faire le choix de ses envies et de ses convictions mais ce n’est pas évident de goupiller tous les aspects », me dit-il. « Il faut aussi vouloir être lu et pour cela, il faut pouvoir rendre son travail accessible au plus grand nombre. C’est important d’avoir cette lisibilité et c’est aussi pour cela que c’est bien d’être un lecteur. »

Occupé à réaliser une grande fresque avec Françoise Voisin dans une usine désaffectée – « J’ai la chance de pouvoir un peu choisir mes projets annexes » – et avant de se relancer dans un nouvel ouvrage, Gaspard va sans doute vivre la plus belle de toutes les aventures. « Un enfant est en route et son arrivée est prévue début juin », me glisse-t-il sur le ton de la confidence. Et ça, ce sera Le grand voyage d’Alice et Gaspard…

Thiebaut Colot