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Cinéma Portraits

Itinéraire d’un passionné

« Monté » à Paris pour devenir acteur, Sacha Vanbockestal est un irréductible passionné. Itinéraire d’un jeune Liégeois en quête d’infini.

À l’ère du numérique, c’est par écrans interposés que je m’entretiens avec Sacha Vanbockestal, ce Parisien d’adoption, parti dans la capitale française en 2018 pour faire de sa passion son métier. « Depuis tout petit, j’adore le cinéma, jouer et être sur scène. Déjà à l’école primaire, je participais à des ateliers théâtre », se rappelle ce récent trentenaire. A dix-huit ans, ce sportif émérite tente d’entrer au Conservatoire de Liège mais échoue au test d’entrée. Pensant devoir mettre ses envies de scène au placard, il suit diverses études – communication, langues, instituteur primaire – sans jamais s’y épanouir. À vingt-trois ans, il plaque les études et bosse pendant deux ans comme magasinier au CHU. « C’était bien, j’avais un salaire, la sécurité. Mais il me manquait la passion. »

« Tout ce qui n’est pas passion est sur un fond d’ennui », écrivait Henri de Montherlant. Et l’ennui, bien peu pour Sacha qui, à l’aube de ses vingt-sept printemps, prend une décision drastique : devenir acteur. Pour cela, le Liégeois doit s’exporter à Paris. « J’ai eu la chance d’être fort soutenu par mes proches. Bien entendu, ma maman (ndlr : Marie-Kristine Vanbockestal, Administratrice du Forem) avait quelques craintes concernant la sécurité de l’emploi mais elle m’a encouragé dans mon choix, comme l’a fait mon papa qui connaît davantage le milieu artistique pour avoir travaillé pendant plus de trente au Philarmonique de Liège », continue-t-il. Et voilà comment un « petit » Liégeois se lance à l’assaut de la métropole francilienne.

Dans la capitale de l’Amour, Sacha élit domicile à Malakoff, au sud de Paname et non loin du Studio Pygmalion où il suivra une formation d’acting pendant trois ans, achevée en décembre dernier. « Je n’y avais pas un horaire scolaire. J’avais cours quatre jours par semaine pendant quatre heures. D’abord le soir la première année et ensuite en journée », me détaille Sacha dont la passion transpire de chacune de ses interventions. « Cette formation et par-là même l’apprentissage du métier d’acteur n’était absolument pas robotique ou mécanique. C’était très pratique et peu théorique avec un accent mis très singulièrement sur les émotions. »

Les émotions au centre du game

Le mot est lâché : émotion(s). Car c’est en eux-mêmes que les acteurs puisent l’inspiration pour progresser, se développer et parvenir à jouer des textes aussi bien tragiques que comiques. « Nous avions par exemple un parcours émotionnel qui permettait de réveiller et révéler nos émotions », partage Sacha. « Ce travail très libre mais terriblement exigeant m’a permis de me révéler à moi-même afin d’amener ma personnalité sur le plateau. » Une mise à nu et un « lâcher-prise » indispensable pour atteindre la quintessence de son jeu. « Un comédien amène son vécu, ses émotions et interprète un texte à sa manière. C’est ainsi et seulement ainsi que la magie peut opérer. Cette sincérité va permettre de plonger davantage les spectateurs dans la scène et d’avoir un vrai moment de partage avec eux », raconte ce néo-Parigot.

C’est également de cette manière que Sacha tire tout le plaisir de sa profession. « Pouvoir réinventer des personnages, réinterpréter des textes, user de différentes émotions, c’est génial ! » s’enthousiasme celui qui a une nette préférence pour les œuvres contemporaines sans toutefois être réticent à des formes plus classiques ou normées. En discutant à bâtons rompus avec lui, je ne peux qu’être séduit par la sincérité de ses propos, son engagement fort et cette passion qu’il sème avec gourmandise.

Lors de ces trois dernières années, ce sympathique Liégeois a eu l’occasion de participer à des pubs, une dizaine de courts métrages et une expérience immersive sur le thème de la « Casa de Papel ». Il vient de terminer son plus gros projet, un « court » – comme on dit dans le métier – d’une vingtaine de minutes dont il tient l’un des rôles principaux et qui sera prochainement présenté à des festivals. Ce film, intitulé « La Roche aux Sabots » en référence à des roches de six mètres que des amateurs du monde entier viennent escalader, raconte l’histoire de trois potes qui pique-niquent en forêt et se mettent à la recherche d’une jeune fille avec qui l’un d’entre eux a un « match » Tinder. « Ce fut la première fois que je suis parti hors de Paris pour plusieurs jours de tournage et cela fut une bonne avancée pour moi dans la compréhension de mon métier », me précise celui qui a récemment réussi son examen de chauffeur VTC.

Un milieu impitoyable et hyper concurrentiel

Ce n’est pas une légende, le milieu du cinéma est hyper concurrentiel. « Rien qu’à Paris, il y a douze mille comédiennes et comédiens ! » s’exclame Sach’. Et ce monde peut se révéler impitoyable quand les échecs aux castings se multiplient. « Ce qu’il faut garder en tête, c’est que même si tu es le meilleur à l’audition, tu peux ne pas obtenir le rôle convoité parce que tu n’as pas le bon profil, le bon physique, ou que le contact avec le réalisateur fut moins concluant », m’explique-t-il. « Il y a énormément d’intangibles et il faut savoir relativiser quand tu n’es pas choisi, ne pas perdre confiance et ne jamais lâcher. »

Cette motivation incroyable, cette ardeur dans le travail, cette persévérance, cette soif d’apprendre et de tracer sa route, je la perçois distinctement chez mon interlocuteur. « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront».  Une maxime de René Char qui colle parfaitement au parcours et aux aspirations de Sacha. Car le métier qu’il s’est choisi est ardu et le chemin parsemé d’embûches. « C’est une profession dans laquelle tu es livré à toi-même », reconnait-il. « Même quand tu as un agent, tu dois bosser de ton côté pour faire ton trou et progresser ».

Et si la voie qu’a empruntée ce Liégeois lui a demandé quelques sacrifices, c’est encore et toujours la passion qui l’emporte à l’heure où, sa formation achevée, il va réellement se jeter dans le grand bain et courir les castings. « Cependant, il ne faut pas seulement attendre que les opportunités se présentent à toi, il faut aussi les provoquer et cela passe par la nécessité de créer ses propres projets », m’assure-t-il. Et pour faire de ce principe une réalité, Sacha a réalisé un (très) court-métrage (à découvrir ici) avec un Bruxellois rencontré sur les bancs du Studio Pygmalion. Une première création proposée au Nikon Film Festival de Paris dont le thème, cette année, est le rêve.

« Liège m’a vu grandir »

Dans cette production, les deux compères campent deux personnages qu’ils aimeraient pouvoir faire évoluer dans d’autres formats par la suite avec la volonté affichée de mettre en avant l’humour belge mais sans la caricature qu’en font nos voisins d’outre-Quiévrain. « Ce sera l’occasion de tester nos personnages », me résume Sacha qui compte bien continuer à écrire et développer ses propres projets à l’avenir.

Exilé à Paname, il n’en oublie pas son terroir d’origine. « J’adore Liège, elle m’a vu grandir et je souhaite la mettre en avant dans le futur », m’avoue-t-il. « Mais à Paris, j’ai l’impression qu’il y a toujours quelque chose de nouveau, que je ne parviendrais jamais à en faire le tour et à tout découvrir. Le dix-huitième, par exemple, est vivant, populaire et artistique mais j’aime aussi beaucoup Strasbourg – Saint-Denis, Oberkampf ou le Marais. »

Alors que la discussion pourrait s’éterniser encore des heures, vibrionnante de passion, je remarque que le temps a filé à toute vitesse. Il est l’heure de prendre congé et de mettre un point final à cet article et non à la carrière de Sacha qui, je n’en doute pas un seul instant, fera rapidement parler de lui, sur les petits et grands écrans. Et pour se quitter avec élégance, quoi de mieux que de convoquer un géant du septième art, Jean-Luc Godart : « Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ? Avec le cinéma, on parle de tout, on arrive à tout. »

Thiebaut Colot